Tout le mal que nous cause la contrebande en provenance de la République dominicaine

L’Association Des Industries d’Haïti (ADIH), de concert avec la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti (CCIH), a organisé le mardi 3 avril dernier un atelier à l’hôtel Montana autour du thème « Mettre fin à la contrebande : instruments et perspectives ». Cette activité s’inscrit dans le cadre du plaidoyer contre la contrebande mené par l’association patronale qui vise l’éradication complète de ce fléau pour permettre à la production nationale et aux importateurs légaux de prospérer dans un climat sain et compétitif.
Un public trié sur le volet – composé entre autres d’hommes d’affaires, de parlementaires, de membres de cabinet du président de la République et de représentants du corps diplomatique – est venu écouter avec intérêt la présentation de Daniel Dorsainvil, ancien ministre de l’Économie et des Finances et actuel consultant senior de l’ADIH.

Intitulée « Les effets du commerce illicite à la frontière avec la République dominicaine et croissance de l’économie haïtienne », la présentation de M. Dorsainvil a repris dans les grandes largeurs des informations sur la contrebande qui sont en fait connues de tous puisque ce phénomène – qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis une quinzaine d’années – constitue un mal structurel greffé sur nos rapports avec la république voisine.

Encore une fois, les chiffres de la contrebande, à les entendre, sont effarants et leurs effets dévastateurs pour Haïti qui a, faut-il le rappeler, un PIB de 8 milliards de dollars et un PIB par habitant de 729 dollars américains. Les activités de contrebande à la frontière coûtent donc au seul PMA de l’hémisphère occidental au moins 8% de son PIB car ce commerce illicite représente entre 600 millions et 1 milliard de dollars américains.

Les pertes de revenus occasionnées par ces activités illégales ainsi estimées oscillent entre 184 millions et 440 millions de dollars américains. Daniel Dorsainvil retient l’hypothèse d’une perte de 250 millions de dollars et déduit que la disponibilité d’une telle enveloppe aurait pu éviter au Trésor public le recours à un déficit au cours de ces cinq dernières années. Mais encore, l’investissement de ces ressources aurait également fait augmenter le PIB d’un montant additionnel de 1.85%.

Il en ressort donc que le grand vainqueur n’est autre que l’économie et l’industrie de la République dominicaine, vu que la contrebande soustrait des ressources précieuses au Trésor public et prive le gouvernement de sa capacité de fournir les services de base, voire des opportunités économiques.

Toutes les catégories de marchandises de contrebande (farine, sauces tomates, saucisses, brisures de riz, gruaux de maïs, ciment, céréales, œufs) sont également produites dans le pays et cette activité illégale constitue une concurrence déloyale pour les producteurs locaux. La contrebande entrave les investissements et provoque des pertes d’emplois dans l’agriculture (supérieures à 500 000), dans l’industrie agroalimentaire ainsi que dans le secteur manufacturier (60 000), à l’exception de l’industrie vestimentaire.

Par ailleurs, l’expérience haïtienne dans le cadre de la contrebande n’est pas un cas isolé. Un rapport commandité par le ministère suédois des Affaires étrangères en 2015 déplore même le fait que l’importance et la visibilité du problème soient beaucoup plus pertinentes dans les régions en développement que dans les régions développées. Ainsi, selon les autorités douanières ougandaises, les quatre principales conséquences néfastes de la contrebande sont la perte de revenus, la distorsion des prix du marché, l’effondrement des industries locales et le chômage.

Considérés comme une bouée de sauvetage, les transferts de fonds privés sans contrepartie de la diaspora – atteignant 2.3 milliards de dollars américains en 2016 (environ 30% du PIB) – financent, dans une certaine mesure, les marchandises rentrées dans le circuit de la contrebande en provenance de la République dominicaine. Cela est la cause de la dépendance d’Haïti vis-à-vis des importations alimentaires qui représentent un tiers de toutes les exportations dominicaines vers Haïti.

« Nous sommes devenus des importateurs en lieu et place de producteurs », a donc constaté, sans langue de bois, Georges Sassine, président de l’ADIH, face à l’ampleur que ne cesse de prendre le volume de nos importations. En 2014 notamment, les exportations de la République dominicaine vers Haïti ont totalisé 1.4 milliard de dollars tandis que celle d’Haïti vers ce même pays n'a atteint que 4 millions de dollars.

ll en ressort donc que lutter efficacement contre la contrebande créerait les conditions d’une augmentation de l’épargne interne et dégagerait des ressources supplémentaires en diminuant les pertes de recettes fiscales et en levant une importante contrainte qui pèse sur les capacités productives nationales. Sachant tout cela, pour reprendre fidèlement les propos de ce participant, représentant d'un sénateur en fonction, « qui donc prendra son courage à deux mains pour lancer la première pierre ? »