Financement Bancaire en Haïti: L’Agriculture est-elle une priorité de l’Etat?

Que disent les chiffres? Quels sont les secteurs les plus financés par les banques ? Il s’agit surtout du commerce et de l’immobilier. Le financement de l’agriculture est quasi-nul.



Ceux qui font référence à l'économie haïtienne évoquent souvent la faiblesse de la production. Cette faiblesse est tangible dans l'agriculture aussi bien que dans l'industrie. Le discours des derniers gouvernements laisse croire qu'ils sont conscients de la situation et sont décidés à y remédier. Mais, pour augmenter la production, il est nécessaire que les producteurs aient accès au financement. Considérant le crédit bancaire, suivant les données du rapport statistique de la BRH, au premier trimestre de l'année fiscale 2017-2018, quels sont les secteurs les plus financés en Haïti?

Observation 1 : Commerce
La figure 1 montre que le commerce est le secteur le plus financé par les banques. Le commerce de gros bénéficie de plus de financement que le commerce de détail. S'agirait-il du financement des importations? L'import-export représente 29% du financement du commerce de gros. Les données qui me sont accessibles ne permettent pas de différencier le financement des importations de celui des exportations.

Le commerce bénéficie aussi du financement des consommateurs par les banques. Lorsqu'un crédit à la consommation est octroyé à un agent économique, c'est pour acquérir un bien vendu au niveau du secteur commercial.

Observation 2 : Industrie
Qu’en est-il de l’industrie ? Ce secteur arrive en quatrième position, après le commerce, l’immobilier et les services. Il s’agit d’un secteur dont le financement est relativement en baisse en comparant les chiffres du premier trimestre de l’année fiscale 2017-2018 à ceux du premier trimestre de l’année 2000-2001. En fait, la figure 2 montre que l’industrie était le second secteur financé par les banques.
Pourquoi cette baisse relative du financement de l’industrie au profit de l’immobilier et des services ? Serait-ce le résultat de l’absence de politiques publiques favorisant le développement des industries ? Serait-ce l’instabilité politique ? Serait-ce l’absence d’un avantage comparatif ou la compétition de la contrebande ? Serait-ce la compétition des produits importés à bon marché dont la qualité ne serait pas contrôlée par les autorités ? Il me semble important de soulever ces questions, bien que les chiffres de l’article de cette semaine n’y apportent aucune réponse.

Observation 3 : Textile vs Industries de l’Alimentation et des Boissons
Bien que le textile soit considéré comme un secteur présentant un avantage comparatif, il est moins financé que ceux de l’alimentation et des boissons (voir le secteur Industrie dans la figure 1). Il faut néanmoins indiqué qu’il y a eu une augmentation relative du financement du textile (voir les figures 1 et 2) par rapport au premier trimestre de l’année 2000-2001.
Les industries de l’alimentation et des boissons sont les sous-secteurs les plus financés au niveau du secteur de l’industrie (figure 1). C’était déjà le cas au premier trimestre de l’année 2000-2001 (voir la figure 2). Assumant que les banques haïtiennes financent surtout les secteurs rentables et moins risqués, ne peut-on pas déduire que les industries de l’alimentation et des boissons constituent des secteurs à renforcer? Le financement bancaire des secteurs susmentionnés semble confirmer les conclusions de l’article de la semaine dernière « Les importations de nourriture de boisson et de tabac : l’indicateur d’une opportunité pour Haïti ».

Observation 4 : Agriculture
Le financement de l’agriculture est quasi-nul, suivant les données du premier trimestre de l’année 2017-2018. C’était aussi le cas au premier trimestre de l’année 2000-2001. Ceci traduit probablement la peur des banques des risques liés aux aléas climatiques et naturels, tenant comptes des cas de défaut de paiement en 2008, à cause des cyclones. Mais, le problème du financement bancaire du secteur agricole ne serait-il pas aussi l’indice de l’absence de politiques publiques visant à promouvoir l’implication des banques au développement du secteur ? Des produits d’assurance agricole pouvaient contribuer à rendre le secteur moins risqué.
A la lecture des graphiques présentés dans cet article, il est facile, comme c’est d’ailleurs une habitude généralisée, de critiquer les banques, indiquant qu’elles ne financent pas l’économie. Mais, de préférence je crois nécessaire de questionner d’abord les autorités de l’Etat qui ont la responsabilité de légiférer, de réguler, de pacifier le pays, et d’orienter le choix des agents économiques à partir des politiques publiques.
A titre indicatif, prenons l’exemple d’une loi moderne réclamée par le secteur de l’assurance depuis des années. N’est-ce pas une occasion de mettre des balises qui facilitent le développement de l’assurance agricole, favorisant l’accès du secteur au financement bancaire ? Qui va voter une telle loi ? Les banques ou des élus ? Les banques ont le devoir de contribuer au développement économique d’Haïti, rendant le crédit plus accessible. Mais, il revient d’abord à l’Etat, et plus précisément aux élus, de s’assurer de la santé de l’économie haïtienne.