La dollarisation de l'économie haïtienne: une chronique inquiétante

L’année 1934 apparaît dans les livres d’histoire d’Haïti comme l’année de la fin de l’occupation américaine et le début de l’indexation de la gourde au dollar au taux fixe de 5 gourdes pour un dollar. Cette parité allait être maintenue jusqu’au début des années 1980, année où commencèrent à apparaître les premiers signes de pénurie de devises, liés aux « déficits jumeaux », c’est-à-dire déficit de la balance commerciale et déficit budgétaire. Un marché parallèle de devises commença alors à se développer. Il fut d’abord combattu par les autorités économiques et monétaires avant d’être toléré. Cette nouvelle orientation de tolérance allait à son tour ouvrir la porte au commerce de la spéculation sur la monnaie officielle. En effet, ce marché parallèle devint un incontournable pour la majorité des agents économiques en quête de devises face aux restrictions de plus en plus sévères imposées au marché officiel. L’offre de devises dans le marché parallèle provenait soit des privilégiés qui avaient accès au marché officiel soit d’individus dont l’activité professionnelle les amenait à détenir des devises.

Dès 1985, devant l’ampleur qu’avait pris ce marché, la banque centrale de la République d’Haïti (BRH) en fit un partenaire officiel de l’échange, publiant dans ses bulletins le taux de change du marché parallèle. Cette reconnaissance ne s’accompagna pas de mesures adéquates pour combattre les causes des déficits jumeaux. Aussi, ces derniers se maintinrent-ils, en moyenne, autour de 328 et 382 millions de gourdes pour le déficit budgétaire et la balance commerciale respectivement, au cours des années 1980. Il faut dire que la pensée économique dominante pendant cette décennie, pensée qui se retrouve dans les programmes d’ajustement structurel signés du gouvernement haïtien de l’époque, prônait la libéralisation des marchés et la diminution du rôle de l’État comme agent économique. C’est ce courant de pensée qui sous-tend la fermeture ou mise en vente de certaines entreprises d’Etat, dont l’usine sucrière de Darbonne par exemple.

La libéralisation du marché est aussi intervenue dans notre pays, sous forme de réduction des droits à l’importation sur certains produits. Un cas notoire: le riz, dont la production avant les années 1980 était écoulée sur le marché local malgré les pratiques archaïques de ce secteur. La diminution des tarifs a vu l’invasion de ce marché par du riz en provenance surtout des USA, pays dont les fermiers reçoivent une subvention pour la production de cette denrée. Avant de s’engouffrer dans le tunnel de la libéralisation, les autorités de l’époque n’avaient pas pris le soin de renforcer les secteurs où le pays pourrait avoir un avantage comparatif. Il s’ensuivit une nette augmentation du volume des importations, donc une augmentation de la demande de devises. D’ailleurs, toutes les études scientifiques concernant la libéralisation de l’économie haïtienne pointent du doigt certaines de ses conséquences néfastes et persistantes.

Quant aux dépenses du gouvernement central, elles se sont maintenues autour de 20% du produit national brut durant cette période.

Une autre étape de l’histoire de la gourde allait être franchie en septembre 1990 avec l’autorisation accordée aux banques commerciales d’accepter des dépôts en dollars et l’abandon du taux officiel de 5 gourdes/$. Cette décision insérait l’économie haïtienne de plein pied dans la structure de la dollarisation. Le droit de cité attribué au dollar a permis certes d’éliminer le marché parallèle de devises mais a ajouté au flot de problèmes déjà existants dans cette économie.

Parmi ces problèmes, citons la disponibilité et le contrôle du montant de crédit octroyé par les banques. L’instrument monétaire dont dispose la BRH à cet effet est le taux de réserve obligatoire sur les dépôts. Il faudra attendre 1997 pour que la BRH utilise cet instrument pour les dépôts en dollars. Pour cette catégorie de dépôts, le taux restera inférieur à celui pratiqué sur les dépôts en gourdes jusqu’en 2001, favorisant ainsi une expansion sans restriction des prêts en dollars dans cette économie où, rappelons-le, le dollar n’est pas la monnaie officielle. Le tableau ci-dessous présente le taux de croissance moyen des prêts octroyés par les banques commerciales en gourdes et en dollars pendant ces trois périodes, à savoir 1991-1996, 1997-2000, 2001-2013.

Tableau : Evolution des prêts de 1991 à 2014
1991-1996 1997-2000 2001-2014
Prêts en gourdes 4.4% 2.7% 3.5%
Prêts en dollars 43.7% 11.1% 3.8%

Le 1er avril 2014, la BRH procédait à un timide réajustement en fixant le taux de réserve obligatoire à 39% pour les dépôts en dollars, 37% pour les dépôts en gourdes. Ce réajustement était rendu nécessaire devant l’étendue de la dollarisation de l’économie et les limites d’intervention en monnaie étrangère de la BRH. En effet, dès janvier 2013, plus de 55% des dépôts dans les banques commerciales étaient en dollars, le volume des dépôts à vue-un indice des transactions courantes des agents économiques- étant plus important en dollars qu’en gourdes. La désaffectation pour la monnaie nationale ne pouvait être plus patente. Et son corollaire : une augmentation de la demande pour la monnaie étrangère.

Un autre corollaire est sans nul doute une augmentation des prix des produits de consommation. En effet, les officiels de la BRH mentionnent le contrôle de l’inflation comme l’un de leurs principaux objectifs. Le taux d’inflation a été maintenu à moins de 10% depuis la fin 2011. Devant le phénomène quasi journalier de la décote de la gourde, la valse des étiquettes chez les commerçants, petits et grands, ne peut que prendre de l’ampleur. Il est peu probable que l’objectif de contenir l’inflation puisse être maintenu.

Que faire ? Les autorités monétaires peuvent être tentées par un nouveau round d’augmentation du taux de réserve obligatoire sur les dépôts en dollars. Elles peuvent aussi continuer à assécher les réserves de change par des interventions sur le marché. Ces mesures sont des palliatifs. Le remède : retrouver la souveraineté monétaire en sortant l’économie haïtienne par paliers du cycle de la dollarisation. Il faut dédollariser l’économie haïtienne et réduire significativement les « déficits jumeaux ».